La maison tournait dos à des valons d’un jaune de blé. La vieille ferme y était fièrement accoudée. Il fallait voir le soleil s’y lever, durant les jours de mai, la lumière s’immiscer à travers les feuilles des grands saules, noyer la devanture de la maison. Nicola n’avait pas raté ce spectacle depuis bientôt 60 ans, sauf évidemment si ce dernier refusait de se pointer. C’était chose peu fréquente durant le mois de mai, mais il arrivait que Dieu le veule ainsi. Dans ces rares moments où la nature imposait ses caprices et privait Nicolas du plus précieux des orchestres visuels qu’elle avait à offrir, Nicola, qui peinait à sortir du lit, s’accordait une heure, parfois même deux, de repos supplémentaire. Et quand cela arrivait, les prévisions avaient été fournies au préalable. Certes, Nicola ne comprenait que peu à ce que les hommes de la ville appelaient « météorologie ». À peine eusse-t-il pu faire la différence entre une girouette et un baromètre. Mais il savait écouter les vaches, et quand les vaches sentaient venir l’orage, c’est qu’orage il y aurait. Elles lui fournissaient les signes, lui savait parfaitement les interpréter. Aussi, en ce matin de mai, connaissait-il déjà avec une certitude inébranlable la couleur exacte du ciel dans lequel baignait ce paysage bucolique, celui de sa vie, avant même que ses yeux eurent fixé à son réveil la grande poutre de chêne qui surplombait son lit étroit. Lorsque l’on scrutait plus en détail cette mer grise, ce gouffre opaque qui dominait le paysage, on pouvait détecter une subtile lueur mauve qui baignait le domaine, donnant l’impression que les contours de la demeure avaient été tracés à l’aquarelle, comme pour en accentuer les formes. Soudain, la ferme, le jaune des valons, ce même jaune qui se réveillait durant les beaux jours de mai, le vergé à l’est semblaient irréels. Une fois de plus, les signes n’avaient pas menti. Et Nicola avait su les interpréter. Jamais en aurait-il douter ! Mais ces signes qui lui avaient été fournis la veille disaient plus, bien plus, c’est bien ça qui inquiétait Nicola.
La suite de l’histoire, il la connaissait aussi. Il ne fut pas surpris, après avoir enfilé ses bottes de caoutchouc et s’être dirigé vers l’étable, de voir la vieille Martha sur son flanc, les yeux fixant le vide. C’est ce même vide qui engloutit Nicola, lorsqu’il posa sur elle son regard, immédiatement après avoir poussé la porte de l’étable. Près de vingt ans auparavant, la femme de Nicola succombait à ce que les médecins appelaient une « », diantre !, Nicola n’avait cesse d’oublier ce terme médical, quelque chose comme une « homologie cervicale », bref vingt ans plus tôt, disions-nous, Martha, sa femme, rejoignait le ciel. Ayant pris soin de disposer le corps sous le marronnier, Nicola avait fait un détour vers l’étable. Ce soir-là, poussant la porte en s’allumant de sa lanterne, quelle ne fut sa surprise lorsqu’il aperçut aux côtés de Jasmine, sa plus fière comparse, une magnifique créature : la bonne vache Jasmine avait enfin donné naissance. Ne pouvant qu’interpréter cet événement comme une intervention divine, un « miracle, sans l’ombre d’un doute », Nicola choisit de nommer le nouveau-né en l’honneur du seul véritable amour qui illumina ses jours, en l’occurrence, de la nommer Martha, en souvenir de sa défunte épouse. C’est ainsi que Martha, la vache celle-ci, devint pour Nicola une précieuse confidente et bien plus. Tout ce qu’il aurait souhaité confier à sa femme si Dieu lui eut accordé encore quelque temps fut expressément confié à la vache. Si quelqu’un connaissait la vie du vieux fermier, c’était la vache Martha, dans tous ses détails, sous toutes ses coutures. C’est la bonne vieille Martha qui avait fourni a Nicola les présages de cet étrange jour de mai aux teintes de mauve. Mais le temps qu’il ferait, Nicola le savait déjà à son premier contact avec la vache. Lorsqu’il trayait Martha, les primes secondes lui indiquaient infailliblement la température du lendemain. Jamais en vingt ans avait-elle leurré son maître. Hélas, la veille un autre signe intervint.
Traire Martha s’apparentait plus à un rituel qu’à une besogne. D’abord, c’est seulement lorsque toutes les tâches du domaines avaient été effectuées que Nicola se dirigeait à nouveau vers l’étable pour procéder. Toute la journée, Nicola fouillait dans les recoins de sa mémoire, pour y trouver des histoires à raconter à la bonne vache, son enfance, ses plus intimes souvenirs, des pensées absurdes qui lui passaient par la tête aux lombrics qu’il apercevait durant sa journée de labeur, rien, non rien n’échappait à l’oreille attentive de la bonne Martha. Au cours de ces monologues, qui parfois se poursuivaient longtemps après que la vache fut traite, jamais un seul instant les yeux de Martha ne quittaient le fermier. C’est par là, pensait-il, que s’infiltrait son discours pour rejoindre la bonne oreille de sa femme. En cette soirée qui précède le jour de mai où Nicola vit la vielle vache gisant sur son flanc le regard vide, c’est un long, un très long entretien qu’eurent la vache et son maître. Alors qu’il disséquait sa journée de labeur, qu’il en revoyait les moindres détails, une pensée lui parcourut l’esprit, et il poussa un long soupir, un soupir de soulagement en quelque sorte, mais plus précisément : le soupir d’un homme qui a enfin tout dit, et ces paroles lui vinrent à la bouche : « Bon… Je crois que ça y est… » murmura-t-il. C’est à ce moment que la vache, qui jamais ne l’avait quitté des yeux, détourna son regard. Le vieux fermier scruta en vain l’il de Martha ; celui-ci regarda obstinément dans une autre direction. Nicola avait compris. La vieille vache rendrait l’âme durant la nuit. Il la retrouverait le lendemain matin sous ce ciel aux teintes de gris et de mauve, gisant sur son flanc le regard vide. Ce même vide qui engloutit le vieux fermier jusqu’à sa mort.
La morale de cette histoire ? Une vieille vache qui meurt laisse toujours un vide derrière elle, car une vieille vache est toujours une bonne vache pour quelqu’un.
Katapulte le Sauvage a vu le jour au début de ce siècle dans le 'back store' de la poissonerie de la famille ' le sauvage' (nom peu commun d'origine slave qui eut vite fait de se transformer en Sauvageau). C'est sa grand-mère qui l'initia à la littérature, alors que les entrailles de poisson lui fournissaient un répertoire infini d'anecdotes et de périples fantastiques. Dernières publications : Pour bien commencer l'année..., Et autres nouvelles et El viaje es un juego con el tiempo, pero un juego al final.. Voir tous les articles par Katapulte le Sauvage
